Jeudi 1 mai 2008

· Une mutation de la langue

L'évolution de la lecture n’est pas sans poser de problèmes. Elle pose certaines limites : elle ébranle la notion de genre, voire de littérature, d’art, et de modernité. Qu’est-ce que l’art ou la littérature aujourd’hui ? Où se place la modernité ?

 

Prenons un exemple : comment faire fonctionner cet imaginaire si précieux dans un monde où le son et l’image dominent ? Que devient le plaisir de lire ?

Dans L’air et les songes, Bachelard développe sa théorie selon laquelle l’imaginaire est « hominisant » et participe au développement de l’esprit. Nombreux sont les chercheurs en psychanalyse qui ont démontré l’importance de l’imaginaire dans le développement de l’enfant et de l’Homme.

Or, dans notre société, l’image et le son dominent, ils constituent le noyau de la communication contemporaine, notamment à travers la télévision et les nouveaux médias.

Roland Barthes rejoind cette idée de l’importance de l’imaginaire dans Le plaisir du texte : « (...) le rêve serait civilisateur ». Il propose un retour au plaisir du texte en 1973, afin de contrer ce détournement du livre. Constatant l’aspect hédoniste de notre société de loisirs, il rappelle l’aspect hédoniste de la lecture, procurant plaisir et jouissance alors que le lecteur même est passif (physiquement).

« Un Français sur deux, paraît-il, ne lit pas ; la moitié de la France est privée – se prive du plaisir du texte. »

Si le cinéma est divertissement, la lecture l’est aussi, mais beaucoup l’oublient : dans les deux cas, le « consommateur » profite d’une jouissance passive, interne. Le suspens narratif (voire linguistique) est comparé à un « strip-tease ».
 

Roland Barthes établit un parallélisme entre ce détournement du plaisir du texte et la mort du Père (développée par Freud dans L’avenir d’une illusion, texte écrit en 1874, alors qu’il n’avait que dix-huit ans) :

« La mort du Père enlèvera à la littérature beaucoup de ses plaisirs ».

N’ayant plus d’origine à chercher, à interroger, l’homme doit se tourner vers la nouveauté pour trouver le plaisir (là encore, Barthes fait écho à Freud : « Freud : « Chez l’adulte, la nouveauté constitue toujours la condition de la jouissance. » »), cette nouveauté passe par une destruction du discours et de la langue.

« (...) le Nouveau – emportement éperdu qui pourra aller jusqu’à la destruction du discours »

Pour Barthes, le plaisir du texte, la jouissance réside dans ce « bord mobile, vide (...) là où s’entrevoit la mort du langage ». Le plaisir du texte réside dans la faille, dans le suspens :

« La culture ni sa destruction ne sont érotiques ; c’est la faille de l’une et de l’autre qui le devient. »

 

Ainsi, face à la mort du Père provoquant l’absence de plaisir dans les textes, l’Homme se tourne vers la nouveauté pour renouer avec le plaisir : la nouveauté passe par une destruction du langage.

Cette destruction du langage est non seulement visible dans la littérature contemporaine qui se joue des mots et des règles de la langue française, mais aussi dans le monde qui nous entoure, dans la banalité du quotidien : les SMS, les mails, cette écriture phonétique qui joue avec les mots. 

Marguerite Duras fait partie des intellectuels qui ont remarqué cette mutation de la langue :

« Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt. ».

Pour en revenir à la question initiale, l’imaginaire et le plaisir semblent se retrouver dans cette interrogation de la langue, dans la langue elle-même et non dans le récit.

Ainsi, au-delà des limites que pose l’évolution de la lecture et du livre, elle interroge l’évolution d’une société toute entière, dans ses fondements : l’écrit, la langue. À travers la mutation de la lecture et du livre en France, se dessine une mutation de la langue, sujet sur lequel se penchent de nombreux linguistes, notamment face au fossé qui sépare langue orale et langue écrite.

 

· Une mutation de la société

Cette mutation du langage est naturelle et accompagne toute société en mutation. Ainsi, nous comprenons mieux les références faites à l’Humanisme, par les artistes du XXème siècle. Les humanistes ont amorcé cette séparation d’avec la religion (le « Père »,  selon Freud) en laïcisant la réflexion. L’état d’esprit humaniste a bouleversé la société de son temps, l’amenant à créer une nouvelle langue en adéquation avec les idées et la culture de l’époque : les intellectuels et les artistes ont « tué » le Latin, symbole des idées de l’ancien temps, lui préférant la langue vulgaire, orale, plus proche de l’Homme et des idées de son temps ; langue qu’ils ont enrichie afin qu’elle « colle » parfaitement à la société nouvelle, avant d’inventer la grammaire et l’orthographe (en France, au XVIIème siècle).

La philosophie cartésienne, les progrès de la science, et l’avènement de la psychanalyse, ont permis à l’Homme de cerner le caractère « abstrait », illusoire au sens où Freud l’entend, de la religion, face à la logique imparable de la science. Cependant, au début du XXème siècle, si l’Homme a pris conscience de cela, il n’est pas encore prêt à assumer seul la Culture ; la religion reste un pilier de la société, nécessaire pour le rassurer.

La seconde guerre mondiale met l’Homme au pied du mur : ni la religion, ni l’art, ni la culture, n’ont pu empêcher la barbarie. Avant la culture, c’est la religion qui a failli : elle n’a pas éduqué l’Homme correctement, ses enseignements moraux, notamment de paix et d’amour, n’ont pas suffi. Le « Père » de Freud est définitivement mort ; nous parachevons l’oeuvre des humanistes.

Nous sommes maintenant bien obligés d’assumer la Culture. Notre société semble connaître une nouvelle renaissance, l’Homme doit se défaire des préceptes de l’ancien temps pour entrer dans une société nouvelle : tout comme à la Renaissance, ce détachement passe par une « destruction » de la langue dite « classique », et par la création d’une nouvelle langue adaptée à une nouvelle réalité culturelle, sociologique et politique.

Ainsi, tout comme les humanistes, nous détruisons la langue « classique », le récit traditionnel, nous lui préférons la langue orale, plus proche de l’Homme et de sa réalité, nous créons de nouveaux mots adaptés à cette société (ne serait-ce que par nécessité technologique, mais pas seulement) : à quand une nouvelle grammaire ? Roland Barthes, en évoquant la nécessité de se pencher sur une grammaire du « Français parlé », évoque la nécessité d’un renouvellement de la grammaire toute entière.



L’air et les songes : essai sur l’imagination du mouvement, Gaston BACHELARD, Paris, J. Corti, 1943, 306 pages.

Le plaisir du texte, Rolan BARTHES, op. cit. p.80.

Ibid. p.63.

Ibid. p.64. Chez Freud, dans l'Avenir d'une Illusion, le Père correspond aux religions qui agissent comme un père sur la société, enseignant valeurs morales et ligne de conduite à suivre. Au début du XX° siècle, avec l'avènement de la psychanalyse, l'Homme prend conscience que la religion, la foi, est abstraite dans son esprit, comparée à la science, très concrète.
L'Homme s'en détache petit à petit, jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale où la société se voit obligée d'assumer seule la Culture, puisque la religion a faillit dans son message de paix et d'amour, et qu'elle est même l'une des premières victimes de la barbarie.

Dans la tragédie grecque, le peuple se délecte d’oeuvres dont il connaît déjà la fin : la mort du père, la recherche des origines, d’une histoire, est source de plaisir ; le suspens, la faille, entre l’action et la mort est source de jouissance. « Aujourd’hui on balance d’un même coup l’OEdipe et le récit : on n’aime plus, on ne craint plus, on ne raconte plus. Comme fiction, l’OEdipe servait au moins à quelque chose : à faire de bons romans, à bien raconter (...). », Roland BARTHES, Ibid. p.64.

Ibid. p.56.

Ibid. p.56.

Ibid. p.13.

Ibid. p.13-14. Barthes définit là un « moyen d’évaluer les oeuvres de la modernité ».

cf. romans de Jean Échenoz ou d’Éric Chevillard.

Écrire, « La mort du jeune aviateur anglais », Marguerite DURAS, Paris, Gallimard, 1993, 124 pages, p.71.

cf. remarque de Barthes, dans Le plaisir du texte, op. cit. p.68 : « (...) je me rappelais ce scandale scientifique : il n’existe aucune grammaire locutive (grammaire de ce qui parle, et non de ce qui s’écrit ; et pour commencer : grammaire du français parlé). ».

La langue orale, le français, dite « vulgaire » à l’époque, est enrichie : les intellectuels créer de nouveaux mots, composés, savants, ou dérivés ; le siècle suivant, ils inventent la grammaire et les règles d’orthographe.

Cf . note 27.

par Noémie SALAÜN publié dans : Culture
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Jeudi 1 mai 2008
Cette fiche métier a été élaborée grâce aux témoignages de Mesdames Donatienne DURAND et Emmanuelle LIONNET, éditrices aux éditions Thélès et Mare & Martin, que je tiens à remercier pour leur accueil, leur disponibilité, et leurs précieux conseils.


Le métier d'éditeur, ou d'éditrice, bénéficie d'un certain prestige au sein de la société française, mais quel est le quotidien de ces professionnels du livre ? En quoi consiste réellement leur fonction ? Et où ce situe-t-elle sur le marché du travail ?

Fonction au sein de l'entreprise :

Le rôle majeur de l'éditeur ou de l'éditrice est d'apporter des projets et du chiffre d'affaire à la maison d'édition. Ce métier nécessite à la fois des compétences littéraires, commerciales, et relationnelles.

Tâches précises :

- Coordination du comité de lecture.
- Sélection de manuscrits.
- Contact avec les auteurs (première personne en contact avec l'auteur).
- Négociation commerciale des contrats.
- Coaching éditorial (en relation étroite avec l'auteur).
- Choix des couvertures de livres.
- Rédaction de la quatrième de couverture.
- Déplacements : accompagnement de l'auteur, signatures, évènements...

Qualités et formation nécessaires :

Des études dans le domaine culturel peuvent donner accès à ce métier, même si les Masters professionnels spécialisés dans cette branche sont souvent prioritaires. Une formation complémentaire, multidisciplinaire, en école de commerce ou de communication par exemple,  est à envisager. En effet, afin d'élargir les perspectives de carrière, il est conseillé de disposer de compétences variées. Le métier d'éditeur est pluridisciplinaire.

Afin de débuter dans ce métier, il est préférable d'effectuer des stages à tous types de postes, afin d'envisager l'ensemble de la chaîne éditoriale, que devra prendre en compte l'éditeur. Le poste d'assistant(e) d'édition est le passage obligé avant de parvenir à celui d'éditeur, éditrice. D'autre part, les stages les plus enrichissant se trouvent souvent dans les petites maisons d'édition, ou pendant les grandes vacances d'été : le manque de personnel engendre un accroissement des responsabilités du stagiaire.

Les qualités de l'éditrice, ou éditeur, sont variées : elles vont du relationnel au commercial, en passant par la rigueur de la critique littéraire. L'éditrice est la première personne à prendre contact avec l'auteur : diplomatie, ouverture d'esprit, et modestie sont de mise. Il faut parfois rappeler à l'auteur les réalités du marché : extrêmement peu de livres sont présentés en librairie (seulement 8% des livres présents sur le marché), et il est très difficile de se faire un nom. La rigueur et la patience sont très importantes dans ce métier où l'on mène plusieurs projets sur tous les fronts à la fois : relation à l'auteur, préparation du livre, gestion du projet, négociation commerciale et juridique (contrats)... Bien que baignant dans le domaine littéraire, l'éditrice ne dois jamais perdre de vue la balance financière.

D'autre part, ce métier demande une grande culture générale et une mobilisation culturelle constante afin d'être à même de traiter de tous les sujets et donc de pouvoir juger n'importe quel livre. L'actualité politique et artistique sont très importantes.

Aspects positifs du métier :

L'aspect culturel, relationnel, et le travail en équipe font partie des avantages de ce travail. La gratification sociale est également à prendre en compte, même si le salaire n'est pas toujours à la hauteur de la réputation du métier (entre 1800 et 2800 euros brut, maximum, sachant qu'il n'y a pas de perspective d'évolution de carrière, à moins d'ouvrir sa propre maison d'édition).

Marché du travail :

Le marché du travail des éditeurs reste relativement précaire : licenciement, fermeture de maisons, enchaînement de CDD, de périodes de chômage... En effet, si les maisons d'éditions fleurissent, elles sont aussi nombreuses à mettre la clé sous la porte au bout de quelques années : il faut environ dix ans pour savoir si une maison d'édition est rentable, deux ans pour connaître la rentabilité d'un livre, et un nouveau roman se vend très rarement au-dessus de 500 exemplaires (ce qui est déjà très bien).
Le marché est dominé par le monopole des grandes maisons d'édition, comme Gallimard, Hachette... Certaines maisons d'édition indépendantes peuvent bénéficier de subventions de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) ou du CNE (Comité National de l'Éditon) sur certains ouvrages uniquement.
Pour se faire une place dans le métier, il ne faut donc pas hésiter à multiplier les formations afin de disposer de compétences variées, à effectuer plusieurs stages, à démarcher les maisons d'éditions, à aller à la rencontre des personnes. Ce métier est avant tout une passion et un engagement qu'il faut montrer. Il faut surtout savoir s'adapter car le marché du livre est en pleine évolution.
par Noémie SALAÜN publié dans : Métiers
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